En Côte d’Ivoire, la bouteille de gaz butane de 6 kg reste affichée à 2 000 FCFA, contre 4 740 FCFA au Togo dans les derniers prix publics officiels. Pour la bouteille de 12,5 kg, l’écart est tout aussi net : 5 200 FCFA à Abidjan contre 9 875 FCFA ( prix officiel) à Lomé. Au-delà de la comparaison brute, la question est politique, sociale et réglementaire : comment expliquer qu’un produit aussi essentiel pour la cuisine quotidienne pèse presque deux fois plus lourd sur le budget des ménages togolais ? (Ministère du Commerce)
À mesure que le coût de la vie s’impose dans le débat public togolais, le prix du gaz butane revient avec insistance dans les conversations, les vidéos et les commentaires. Le sujet n’a rien d’anecdotique. Le gaz de cuisine n’est ni un bien de confort ni un produit réservé aux catégories aisées : il est l’un des pivots les plus concrets de la vie domestique. Lorsqu’il devient difficile à acheter, c’est toute l’économie du foyer qui vacille, depuis l’alimentation jusqu’au recours forcé à des combustibles plus polluants comme le charbon ou le bois.
Les chiffres, d’abord, méritent d’être posés clairement. En Côte d’Ivoire, selon les communications officielles du gouvernement et de la Direction générale des hydrocarbures, la bouteille de 6 kg est maintenue à 2 000 FCFA et celle de 12,5 kg à 5 200 FCFA. Ce niveau de prix est encore rappelé dans des publications officielles début 2026, dans le cadre du mécanisme d’ajustement mensuel des prix des hydrocarbures. (Côte d’Ivoire Government Portal)
Au Togo, les prix publics officiels retrouvés dans les documents de l’administration restent ceux fixés en août 2022 après consultations avec les importateurs : 790 FCFA le kilogramme, soit 4 740 FCFA pour la bouteille de 6 kg et 9 875 FCFA pour celle de 12,5 kg. Le ministère togolais du Commerce a alors indiqué que ces prix étaient maintenus grâce à une subvention de l’État, et l’Indice harmonisé des prix à la consommation publié en 2025 continue de reprendre ces niveaux pour le gaz butane “petite bouteille” et “grande bouteille”. (Ministère du Commerce)
Le contraste est saisissant. Entre les deux pays, l’écart atteint 2 740 FCFA sur la bouteille de 6 kg et 4 675 FCFA sur celle de 12,5 kg. Autrement dit, sur la petite bouteille, le prix togolais représente environ 2,37 fois le prix ivoirien ; sur la grande bouteille, il est près de 1,9 fois plus élevé. Une telle différence ne peut pas être réduite à une simple perception populaire : elle appelle une explication publique.
La première piste se trouve dans la manière dont les deux États organisent la formation du prix. En Côte d’Ivoire, les autorités rappellent que les prix des produits pétroliers sont ajustés chaque mois selon un mécanisme automatique lié aux cours internationaux. Cette logique n’implique pas nécessairement des prix toujours bas, mais elle présente au moins un avantage : la règle du jeu est clairement assumée et régulièrement communiquée. Les prix sont publiés, les variations explicitées, et le gouvernement rappelle publiquement les tarifs applicables sur toute l’étendue du territoire. (Côte d’Ivoire Government Portal)
Au Togo, l’administration met surtout en avant l’effort de subvention consenti par l’État pour contenir le prix du gaz butane. Le ministère du Commerce soulignait en 2022 que le prix du kilogramme avait été ramené de 892 à 790 FCFA grâce à cette intervention publique. Ce point est important : il signifie que, sans subvention, le niveau payé par les ménages serait encore plus élevé. Mais il révèle en même temps une fragilité structurelle : le consommateur ne voit pas seulement le soutien budgétaire annoncé, il voit d’abord le prix final qu’il doit payer au point de vente. (Ministère du Commerce)
C’est là que le débat devient politique. Dans son message à la nation du 30 décembre 2025, le président du Conseil, Faure Essozimna Gnassingbé, a fixé à son gouvernement trois priorités : « protéger, rassembler, transformer ». Il a aussi explicitement relié l’action publique aux « besoins quotidiens » des populations, citant notamment « le coût de la vie » et « les services essentiels ». Plus loin, il affirme vouloir que « chacun soit fier de dire : je suis Togolais, je suis Togolaise », tout en insistant sur la nécessité de ne laisser personne en marge. (Présidence du Conseil)
Prendre ce discours au mot n’a rien d’un procès politique ; c’est au contraire l’exercice normal de la citoyenneté. Si le coût de la vie fait partie des engagements centraux de 2026, alors le prix du gaz butane entre pleinement dans le champ des questions légitimes. Non pas parce qu’il s’agit d’un thème symbolique, mais parce qu’il touche directement les ménages, les petits commerces, les gargotes, les travailleurs précaires et les familles qui arbitrent chaque semaine entre plusieurs dépenses incompressibles.
L’enjeu est d’autant plus fort que les données officielles togolaises montrent une hausse du poste « logement, eau, électricité, gaz et autres combustibles » dans l’inflation. En mai 2025, le ministère de la Planification indiquait que cette division progressait de 3,2 % en glissement annuel dans l’IHPC. Le gaz butane ne peut donc pas être isolé du débat plus large sur l’énergie domestique et le pouvoir d’achat. (Ministère de la Planification)
Un argument revient souvent : la Côte d’Ivoire ne serait pas comparable au Togo, soit en raison de la taille de son marché, soit de sa structure énergétique, soit de ses instruments budgétaires. Il est exact qu’aucune comparaison régionale ne peut être mécanique. Mais cette prudence méthodologique n’efface pas la question principale. Lorsque deux pays d’Afrique de l’Ouest, tous deux importateurs et régulateurs du marché des hydrocarbures, affichent des prix aussi éloignés sur un produit domestique essentiel, l’écart doit être documenté, justifié et discuté publiquement.
Autrement dit, le vrai sujet n’est pas seulement de savoir si la Côte d’Ivoire est “plus riche” ou “mieux équipée”. Le vrai sujet est de comprendre, au Togo, quelle part du prix final relève du coût d’importation, du stockage, du transport, de la distribution, des marges commerciales, de la fiscalité et des arbitrages budgétaires. Tant que cette décomposition reste floue pour le citoyen ordinaire, le sentiment d’injustice persistera.
Le dossier du gaz pose donc une exigence simple de bonne gouvernance : la transparence. Transparence sur la structure des prix. Transparence sur le niveau réel de la subvention. Transparence sur les mécanismes de contrôle des distributeurs. Transparence, enfin, sur la stratégie publique pour éviter que les ménages ne basculent vers des combustibles plus nocifs faute de pouvoir acheter le gaz.
Le gouvernement togolais peut légitimement faire valoir qu’il soutient déjà les consommateurs par une subvention. Mais dans une séquence politique où le pouvoir exécutif affirme vouloir protéger les populations, réduire le coût de la vie et ne laisser aucun Togolais à l’écart, il ne suffit plus de rappeler l’existence d’un effort budgétaire. Il faut désormais expliquer pourquoi, malgré cet effort, l’écart avec la Côte d’Ivoire demeure aussi spectaculaire.
La question n’est donc pas polémique ; elle est institutionnelle. Elle appelle une réponse précise du ministère du Commerce, du ministère chargé de l’Énergie et, plus largement, de l’exécutif. À l’heure où le pouvoir demande à être jugé sur la protection, la cohésion et la transformation, le prix du gaz butane devient un test très concret de cette promesse. Car un discours sur la dignité nationale prend une autre portée lorsqu’il se mesure au prix d’une bouteille que des millions de foyers doivent acheter pour simplement cuisiner.

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